Bandes Dessinées

Modérateur : maître charpentier

Ema
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 01 nov. 2020 15:44

Le vagabond des étoiles, deuxième et dernière partie, Riff Reb's, librement adapté de Jack London
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Le tome 2 vient de paraître. Il s'ouvre sur une citation de Nietzsche : « C'est un préjugé que je sois un homme. Mais j'ai déjà souvent vécu parmi les hommes et je connais tout ce que les hommes peuvent éprouver, du plus bas au plus haut. » Le ton est donné.

Les voyages imaginaires sont plus présents dans ce volume, sans doute car l'enfermement se prolonge. Le détenu a appris à se dispenser de la contrainte de son enveloppe charnelle pour partir loin dans le temps et l'espace, retrouver ce qui le relie, encore un peu, au genre humain.
Puis la tentative de sortie. Et le constat que l'homme qu'il fût n'est plus qu'« une ombre fluette sans autonomie ». La condamnation à mort et l'organisation méthodique et absurde de la peine. « Mais ils ne me prendront rien, je suis la vie, j'ai vécu dix mille générations. Je suis l'étincelle allumée qui brille sans cesse et défie le temps. »

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Un hymne à la nécessité du rêve, à la beauté des mots, et un récit essentiel pour ne pas renoncer.


Pour mémoire : post sur le Tome 1 paru il y a un an:
Ema a écrit :
23 déc. 2019 20:02
Le vagabond des étoiles, première partie, Riff Reb's, librement adapté de Jack London
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« Cher et heureux contribuable, n'imagine pas que ton argent sert à éduquer, soigner, réinsérer, ni même à donner un minimum de décence à la vie carcérale. Voilà comment est utilisée ta cotisation sociale. »

BD, littérature, prison. Drôle de trinité à la veille de Noël. Une signature en ce qui me concerne;)
On la doit à Riff Reb's (Le loup des mers) qui met à nouveau en scène un roman de Jack London.

L'histoire :
Darell Standing emporté par l'une de ses « colères rouges », tue un homme. Prison. Logique. Condamné à vie. Chacun voit. L'univers carcéral bute contre lui qui ne plie pas. Jusqu'à l'absurde. Logique finalement, lorsqu'on évolue dans un environnement sans le moindre sens (ni la moindre importance....). Piégé par un codét, il se retrouve au trou. Jusqu'à la fin de sa peine. Emmuré vivant donc.
Puisque la question du pourquoi tenir ne se pose pas à lui, il cherche comment tenir.
L'imaginaire, les voyages intérieurs l'exfiltrent de son caveau, jouant avec «les portes de la psychose, portes qui [sont] difficiles à refermer. ». Il vagabonde dans l'espace-temps selon une continuité que le lecteur est libre d'établir ou non selon qu'il considère ces rêves comme une constellation ou des objets célestes isolés, un peu comme l'humanité finalement.

Comme souvent chez Jack London (qui a connu la prison), le propos humaniste n'est pas loin. Ici, l'enfer carcéral est d'autant mieux rendu que son héros n'est pas fondamentalement sympathique. Ce n'est pas une victime, il a tué, et pourtant il en devient une par la grâce de la prison.

La puissance du trait d'un Riff Reb's qui a le chic pour poser ses tripes sur la table de dessin et la bichromie ponctuellement interrompue par une case rouge colère ou une planche aux tons passés, surranés, donnent une modernité à un récit universel.Image[/url]
L'encrage profond, maîtrisé, rend chaque personnage, jusqu'à la plus infime silhouette, partie prenante de l'histoire. Des destins qui se croisent, se heurtent, faisant de Darell Standing le dépositaire de ces « dix mille générations » qui continuent à construire son destin.
Pas de temps mort dans la narration, y compris lors des voyages oniriques, ce qui est tout de même une sacrée prouesse vue l'immobilisation contrainte du personnage. Pas de déprime non plus à l'horizon lorsque l'on ferme le livre, ce qui est là aussi, une belle prouesse pour un livre sur la prison en une veille de Noël.

Ema
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 02 nov. 2020 18:23

Parce qu'en ce mois de novembre qui commence pas terrible, on a besoin de se faire du bien au coeur et aux yeux :
La Bête, Zidrou et Frank Pé, 155 pages

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Une bête inconnue est débarquée par des trafiquants d'animaux exotiques dans la brume du port d'Anvers. Elle s'échappe et est recueillie par François, un petit garçon malmené par ses camarades pour être le rejeton d'une « tondue » et de l'occupant allemand. La bête d'abord méfiante trouve peu à peu sa place parmi les animaux cassés qui constitue la ménagerie clandestine de François. Jusqu'au jour où la bête mord et est emmenée au zoo.

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La Bête c'est le Marsupilami d'avant les aventures imaginées par Franquin. Et l'album est de toute beauté. D'entrée de jeu, un prologue sombre donne le ton : ce Marsu ne fait pas de pirouettes rigolotes qui font rire les enfants et embêtent les grands. Il fait comme il peut pour survivre, fauve jamais tout à fait adopté.

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Le dessin de Frank Pé, l'auteur du magnifique Zoo et du tendre Broussaille, trouve dans ce bel objet au format atypique un cadre à sa mesure. Il régale les yeux de panoramiques d'où émerge le caractère sauvage, brut, indompté, voire dangereux des plaines agricoles, des friches industrielles, ou des quartiers populaires bruxellois, jungle protopalombienne dépourvue d'exotisme arpentée par un François qui n'est pas sans rappeler le P'tit Bout de Chique de François Walthéry, crédité d'ailleurs à l'intérieur de l'album.
Les nombreuses cases silencieuses quand les mots sont inutiles toucheront ou agaceront par leur systématisme. Pourtant, quelle justesse dans l'expression, dans le geste, qui dit plus que tous les mots. Nulle surprise que le maître d'école, un Monsieur Boniface aux traits de Franquin, affublé du gros pull vert de Gaston, passe aux enfants du cinéma muet pour mieux enregistrer leurs rires.

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D'hommage au maître Franquin il en est bien sûr question, mais hommage moderne qui s'autorise la revisite de la figure du Marsupilami en intégrant des thèmes contemporains, telle la maltraitance animale, sans pour autant oublier de bien plonger son histoire dans l'époque qui la vue naître, une après-guerre de pauvreté, en particulier pour les tondues de la libération.

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Au détour d'une page, les clins d'oeil à la BD franco-belge se multiplient, tel ce personnage du capitaine du Condor, nommé Tillieux, du nom du scénariste et dessinateur de Gil Jourdan, et scénariste de Tif et Tondu, héros qui ont du bercer l'enfance de Zidrou. Un directeur d'école prend les traits du dessinateur Jijé (Jerry Spring), un amateur d'oiseaux un peu étrange s'empare de l'enveloppe d'Yvan Delporte, qui a beaucoup travaillé avec Franquin. Zidrou salue aussi ses contemporains, comme Yann, scénariste florifère, auquel il pique le nom de Lepennetier pour l'un des personnages.

L'album parlera différemment aux familiers du Marsu et à ceux qui vont le découvrir ici. Il s'inscrit dans la tradition des histoires d'amitié entre un enfant et un animal et ne peut être arpenté qu'à l'aune du cœur à vif de l'enfant rejeté par ses pairs. Zidrou abuse-t-il un peu du tire-larmes ? Arhh. Tout dépend du point de vue adopté. Abandonnons pourtant nos carcasses d'adulte. Ici, c'est d'enfance qu'il s'agit. Alors pourquoi s'étonner que la fonction de l'animal complice soit attribuée à un marcassin nommé Marquis, aux mimiques de chaton attendri et comportement de chien fidèle ?

Cette BD prend le luxe de prendre le temps de s'installer, ce qui est un privilège et un pari plutôt osé -et réussi de mon point de vue- pour cette boule d'énergie franquinesque.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 09 nov. 2020 11:43

On reste dans l'univers Spirou avec un retour aux sources plus que réussi :
Spirou chez les Soviets, Fabrice Tarrin et Fred Neidhart
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L'histoire : le comte de Champignac, illustre mycologue, est enlevé par des agents soviétiques pour diffuser à l'échelle mondiale, un spore susceptible de rendre communiste qui le respire. Spirou, Fantasio et le petit Spip partent à sa recherche. Ils vont rapidement s'associer à la guide Natalia qui les suivra de la Place Rouge aux goulags sibériens... avant une issue heureuse bien entendu, on est quand même chez Spirou !

Pourquoi c'est un bon Spirou ?
Le dessin se fond totalement dans le trait dynamique de Franquin. Cà tourbillonne, ça glisse, ça comiquedesituationise, ça essaime des accessoires et des péripéties à la 007 loufoques et les décors sont mis en valeur par la juste quantité de détails pour que l'oeil saisisse immédiatement ce qui se passe dans la case et se prépare à la suivante. Du grand art. Les références à la BD franco-belge, tant graphiques que narratives sont disséminées de façon subtile, dans la mesure où leur méconnaissance ne nuit nullement à la lecture, mais qui sont utilisées à-propos en apportant une légèreté bienvenue (il s'agit quand même de manipulation de masse, d'exterminations politiques, d'exploitation de l'homme par l'homme quelle que soit le nom qu'on lui donne)
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Ces références contribuent également à inscrire un peu plus cet album dans l'histoire des Spirou qui comptent. La tranche ronde n'avait pas menti...

Le scénario respecte lui aussi les codes spirouliens et, bien que contextualisé et très documenté, dans les années de guerre froide, le ton et le propos est d'une totale modernité. Il glisse du grotesque soviétique vers l'absurde libéral, dénonçant avec drôlerie forcée mais efficace, toutes les postures idéologiques porteuses de destruction humaine.
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Nulle surprise que l'on y croise des personnages aussi peu recommandables que Hoover, le directeur du FBI, Lee Harvey Oswald, le tueur de Kennedy ou le savant Lyssenko, un peu gêné aux entournures par la dimension ontologiquement transmissible des gènes, vision peu compatible avec la supposée méritocratie soviétique.
Les personnages féminins sont nombreux et ne font pas de figuration : l'orpheline Tanya qui refuse d'être prise en pitié, la capitaine du goulag 'Tigrichka' qui se rebelle de n'être invitée au lancement d'une fusée parce que femme, et surtout la guide, Natalia -évidemment-, lanceuse de poids dopée aux hormones qui en porte les stigmates et dont l'indécrottable optimisme soulève des montagnes.

Un album intelligent et drôle qui offre plusieurs niveaux de lecture, qu'apprécieront donc tous les êtres un peu humains, de 7 à 77ans.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 02 déc. 2020 10:50

Littérature jeunesse toujours parce que la mode étant aux romans graphiques pour adultes, certains éditeurs risquent de déchanter d'avoir oublié de préparer leur avenir. Et que la littérature jeunesse, c'est (aussi) de la littérature. Et qu'offrir un livre, ça fait toujours plaisir.

Les sœurs Grémillet, T1 : Le rêve de Sarah, Giovanni Di Gregorio et Alessandro Barbucci, 70p
Les omniscients, T1 : Phénomènes, Vincent Dugommier et Renata Castellani, 60p

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Ces deux Tome 1 de séries Jeunesse valent qu'on s'y intéresse.
Leurs points communs ? Déjà, elles ne se formalisent pas d'une pagination précise et c'est plutôt cool de proposer des albums un peu longs mais pas ennuyeux au jeune public.
Mais surtout, elles sont toutes deux très bien construites :
Des scénarios en béton, des rebondissements en veux-tu en-voilà mais toujours pertinents.
Des mystères à résoudre.
Des aventures qui se vivent au sein de la bande.
Des caractères bien trempés auxquels tout un chacun peut s'attacher.
De la modernité dans les thèmes traités et la façon de les traiter.
Un dessin moderne, rythmé, fluide et lisible.

Les Soeurs Grémillet.
Comme tout T1, il pose le cadre de l'histoire. Il présente également l'avantage d'être conclusif. L'histoire : Trois sœurs de tempérament différents habitent avec leur maman. L'aînée, Sarah, fait un rêve récurrent où il est question de méduse au trait troublement humain. Cassiopée rêve de prince charmant. Lucille, la petite dernière préfère la compagnie des chats. Au détour d'une exploration du grenier, les sœurs tombent sur une photo de leur maman enceinte. Pourquoi cette photo a-t-elle été reléguée sous la poussière ? C'est le début d'une enquête qui les entraînera dans un secret de famille jusqu'à sa révélation, forcément libératrice et qui va bouger les lignes des relations entre les sœurs.
Le thème, que je ne dévoilerai pas ici, est audacieux pour une histoire jeunesse.
Et la délicatesse du dessin s'y prête à merveille. La lumière est partout à la façon d'un Hayao Miyazaki, la joie est naturelle, et le chagrin n'est ni voilé ni surjoué malgré des yeux de chaton tout partout. Le ton est très juste, très vrai, ce qui est une jolie performance lorsque c'est du rêve que vient la vérité.
Prépublié dans Le Journal de Spirou, une BD tout en douceur, tout en lumière que l'on doit au créateur d'une autre série à succès, Ekhö. Une BD qui fait du bien à tous les âges.
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Les Omniscients
Cinq ados se réveillent un matin doté du pouvoir de la connaissance absolue. Et forcément, leur vie change. Ils sont mis à l'abri par le FBI dans une propriété avec piscine au cœur de New York. Faut dire qu'un paquet de gens s'intéresse à eux. Et la bêtise de journalistes à la recherche de scoop n'est que douceur comparée aux moyens qu'une mystérieure organisation déploie pour les capturer. Sans parler des dissensions entre instances gouvernementales notamment l'Armée et la Santé publique. Si tous ont accès à tous les savoirs, tous ont un rapport différent au savoir : Albert est le plus resté connecté à ses émotions, James est le plus rapide au niveau des mises à jour, Jessica peut sonder l'histoire de groupes très très petits non exposée dans l'espace publique et Amber peut remonter le temps. Quant à Diego, il se met à parler une langue inconnue. Cette langue qu'une mystérieuse silhouette hors temps, hors réel, grave sur un monolithe.
Ce Club des Cinq version X-men dessiné dans un esprit manga est une jolie réussite.
De nombreuses questions sont soulevées dans ce tome 1. A quoi sert de savoir ? La connaissance suffit-elle à savoir ? A quoi servent les adultes quand on sait tout ? Quelle place pour l'émotion dans l'hyperconnection ? Des thèmes de société sont glissés mine de rien à travers le vécu de ces ados : les réseaux sociaux, la transparence et l'intime, les structures familiales, l'immigration, le sentiment patriotique, la fidélité à ses idées. C'est intelligent et on a hâte de voir comment ces jeunes vont démêler l'écheveau du mystère.
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 03 déc. 2020 16:04

The Nobody, Jeff Lemire
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Adaptation libre du thème de l'Homme Invisible, Jeff Lemire choisit de le faire arriver dans une toute petite commune rurale nord-américaine.
Forcément, l'arrivée de l'étrange étranger va générer questionnements et commérages.
Mais la jeune Vickie, du haut de ses seize ans, ne voit pas la menace que fait peser cet homme sur l'unité de cette communauté quasiment cloîtrée. Qui plus est, l'arrivée du bizarre, du sans-réponse, de l'énigmatique réveille en elle les questions qui ont conduit sa mère à fuir le mal-nommé village de Large Mouth. Elle va à sa rencontre, et le sort de la ville va en être transformé.

Le rythme lent et posé ainsi que la qualité graphique de cet album font l'intérêt principal de cette histoire. La langueur de la petite ville où il ne se passe jamais rien est parfaitement restituée. Les jours s'égrènent en s'étirant au cours de cet hiver un peu vide dans une nature tout aussi inabitée que la rue principale. La jolie bichromie bleutée habille d'un voile glacial un dessin efficace et sans fioritures inutiles et fait baigner les personnages dans une atmosphère où les solitudes, quand elles se croisent, se creusent un peu plus.
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Finalement, les raisons qui ont menées cet homme à s'installer à l'écart passent au deuxième plan, bien qu'elles soient évoqués de façon (suffisamment) parcimonieuse. Ce que l'on en retient est la figure assez classique, mais réussie, qui consiste à faire exploser une communauté d'apparence soudée par l'intrusion de l'étranger.... jusqu'à ce qu'un manteau de neige vienne recouvrir les stigmates du désordre et la normalité redevenir la règle.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 10 déc. 2020 11:50

Le col de Py, Espé, 104 pages
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Après le bouleversant « Le Perroquet », Espé nous livre un autre album biographique, touchant et lumineux.

L'histoire (4e de couv) :
« Camille et Bastien-Sébastien Pontet-Espé attendent leur deuxième enfant. Un moment de joie.
Mais le bonheur est de courte durée. A la naissance de Louis, le diagnostic tombe. Louis est atteint de graves malformations cardiaques. Vu son âge, l'important est de gagner du temps avant une intervention qui peut s'avérer fatale...
Durant ces mois de tension et d'incompréhension, les parents trouvent du réconfort auprès de Pablo, le père de Camille, qui vient les aider malgré le cancer qui le ronge petit à petit...
Ces longs moments d'attente vont se transformer en mois d'échanges, de jeux, de tendresse, d'émotion et d'amour entre Louis et Pablo, qui resteront à jamais gravés dans leur vie. »

Que cet album est réussi ! Comme pour « Le Perroquet », Espé y excelle à diffuser toutes ces petites choses qui font que la vie est la vie. Mais ici, c'est l'adulte qui parle et son regard tranchant ne masque rien des petites mesquineries et grands emmerdes de la vie.
La famille, toute la famille se bat pour Louis, pour lui permettre de vivre sa vie d'enfant: « Vivre l'instant présent, il n'y a que ça de vrai. ». Mais faire aussi que le futur s'engendre.

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Et la retenue dont l'ancien enfant faisait preuve dans « le Perroquet », vole en éclats ici. Eclats de colère parfois, Contre le destin dont il s'accuse, contre les choix impossibles à faire pour un parent, contre la bêtise crasse des ignorants surtout quand ils tiennent à le rester, contre l'insupportable lourdeur hospitalière.
Mais éclats de joie aussi et surtout. De ce lien de vie que s'acharne à insuffler Pablo, le grand père gitan espagnol sédentarisé arrivé en France au moment de la guerre d'Espagne, qui, malgré le mal qui le ronge lui insuffle son Duende, cette force qui fait prendre tous les risques pour aller contre ce qui est écrit.

Je n'aime pas les « récits de résilience ». Ca me gonfle par leur facilité et leur morale libérale et culpabilisante qui voudrait que 1. quand on veut on peut et 2. 'pourquoi tombons-nous maître Bruce ? Pour pouvoir nous relever'. Ce serait tellement plus simple de nous aimer les uns les autres comme l'a dit un certain barbu, même si cela est sûrement moins source de jouissances comme l'a dit un autre barbu.
Mais cette histoire n'est pas un récit de résilience. C'est beaucoup mieux. Juste, comme l'annonce la couverture, une « histoire de vies.... » au pluriel donc.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 16 déc. 2020 11:11

L'éveil – Vincent Zabus et Thomas Campi, 82pages

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Arthur est hypocondriaque. Tout est danger donc. Et voilà qu'il réchappe de peu à la chute d'une grosse branche d'arbre ! Sandrine surgit alors de nulle part, enfin peut-être pas tant que ça, et l'entraîne dans un tiers-lieu, première étape de sa reconnection avec le monde. Monde étrange où une sorte de Godzilla répand des traces de son passage dans les rues de Bruxelles. Y aurait-il un lien entre ces événements ?

Comme son titre l'indique, c'est le récit d'un éveil qui est délicatement fait ici. Guidé par un Socrate au féminin qui aurait choisi l'action politique, notre Arthur va sortir de son état de stase et retrouver une direction à sa vie. Il va peu à peu reprendre pied dans le réel et en accepter l'inévitable inconstance, renouer contact avec le lui qu'il a un peu étouffé sous le flot de ses angoisses et s'affranchir des pensées des autres. Se libérer, en somme.

Le trait tout en légèreté, quasiment comme frotté sur le papier baigne dans une atmosphère faite de successions de gammes chromatiques reliées entre elles par une trame d'épaisseur variable, est parfait pour restituer l'ambivalence de ce récit entre réel et fantastique.
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Une BD qui sort du lot et que l'on est tout autant charmé de relire en en possédant la clé. Une jolie réussite.

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Isa
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Re: Bandes Dessinées

Message par Isa » 16 déc. 2020 12:23

Faut que j'arrête de venir dans ce topic. A chaque fois j'ai une furieuse envie d'acheter les BD conseillées par @ema et j'ai pas assez de place dans ma bibliothèque :D

Ema
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 28 déc. 2020 16:00

Merci, Isa, c'est gentil. Mais pas la peine de tout acheter non plus. Les médiathèques sont des mines à explorer !

Aujourd'hui, deux BD d'un même auteur : JIM
Une nuit à Rome, 2 diptyques = 4 volumes (T4 vient de paraître), Grand angle, Editions Bamboo
Cycle 1 : Image[/url] Image[/url]
Cycle 2 : Image[/url] Image[/url]

Petites éclipses, avec Fane, roman graphique de 2007, Casterman, 292p
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Jim, alias Téhy (série « La Teigne »), alias Thierry Terrasson est obsédé par le temps. Celui qui passe, celui qui aurait du se passer, celui qui se modifie dès qu'on l'a énoncé.
Mais loin du «memento mori», il persiste et signe : la vie se vit dans le soleil.

Dans « Eclipses », JP, jeune quadra, fait une fugue amoureuse avec une jeunette et retrouve ses potes dans un mas provençal. Tels des gamins, ils se lancent dans une bataille d'eau impromptue. Voilà ce qu'en dit sa voix-off :
« Il y a du temps qui compte... et du temps qui ne compte pas. On le sait tous. On passe tellement de sa vie avec du temps qui ne compte pas. On dort, on bosse, on se lave les dents, on conduit, on pousse de caddies, on regarde des films qui ne nous parlent pas, on lit des livres qui ne nous touchent pas. On aligne tous ces petits temps là, bien sagement. On a tous notre compte. Parfois on se dupe soi-même. On recontre des gens. On rencontre une fille. Parfois on s'embrasse, on parle, on rit et on s'agit. Parfois on fait l'amour. Mais au fond de nous on le sait... C'est du temps qui n'a pas la saveur qu'on lui voudrait. Le temps qu'on partageait là [la bataille d'eau] était comme je l'aime. Ce temps était parfait. Il avait le goût du temps qui reste.(...) Il suffit de pas grand-chose finalement. Peut-être juste ne rien craindre, simplement, pour que le temps ait du goût. » Eclipses, p122.

Et maintenant ? Rien ne dure, très bien, alors on fait quoi ? On envoie tout balader  quitte à (se) consummer ? On se lève avec le soleil, on pousse notre caillou jusqu'à la nuit et on recommence le lendemain ? On construit un truc qui risque de nous exploser en plein visage ? Jim a choisi d'articuler la question du temps autour de l'amour, mais pas que.

Dans « Une nuit », Raphaël et Marie ont vingt ans. Ils s'aiment. Ils se promettent que, quoi qu'il arrive, ils se retrouveront le jour de leur quarantième anniversaire. Bien sûr, la vie les sépare. Puis les relie. Puis les re-sépare. Chacun construit une vie de son côté. Arrive le jour fatidique.

Il serait dommage de se fier à la sensualité des (multiples!) couvertures. « Une nuit » n'est pas que une histoire d'amour. Bien sûr l'amour en est le cœur.
Mais comme le lieu où se déposent les sentiments en vrac. Le désir de l'autre, de son corps et de sa présence. Les modifications qu'il nous cause et que l'on accepte plus ou moins. La liberté qu'il nous prend et celle que l'on s'octroie à son insu. Les renoncements que l'on s'impose. Ceux qui nous sont juste impossibles. Le miroir qu'il nous offre et qu'il n'est pas toujours facile de regarder.

Les personnages de Jim, sont, objectivement parlant, des salauds. Ils trompent, mentent, trichent. Et quand ils s'engagent, il se trompent, se mentent, se trichent à eux-mêmes. Que cherchent-ils ? JP, dans Eclipses, toujours à propos de son désir pour la petite jeunette qu'il amène avec lui : « C'est beau la jeunesse, hein...[...] C'est après ça que je cours, hein, faut pas se mentir... La fraîcheur […] Le pire, c'est que même la trouver un peu conne, ça change rien à l'envie... au truc tentant... inéluctable... Elle a des seins ! Des seins putain !! Fermes ! Royaux ! Même pas arrogants ! Justes !! Un ventre doux, tout sensible, tout tendre ! C'est pas tromper Claire [sa compagne] qui me tente, c'est pas une autre fille qui me tente... C'est cette putain de jeunesse !!! » (Eclipses, p137)
La culpabilité est leur quotidien. Comment s'en sortir ?
« Faut pas se laisser bouffer par la culpabilité, jamais. Faut être un salaud entier, faut pas être la moitié d'un salaud. La moitié d'un salaud, c'est minable, c'est pitoyable  [JP] (Eclipses, p49). »

La conscience de ce que l'on est apporte-t-elle cette sérénité à laquelle ils aspirent ? « C'est pas la tristesse d'avoir aucun avenir avec toi qui m'tue... C'est la tristesse de s'en accomoder... de s'en rendre compte... tous les deux... On se voile mochement les yeux jusqu'à la fin » (Jan, la jeune liaison de JP, Eclipses p244)

Et maintenant ? Rien ne dure, très bien, alors on fait quoi ? On vit. Quitte à faire des conneries. A les réitérer même, comme dans le deuxième cycle de « Une nuit ». Et puis on laisse le temps faire son œuvre, arrondir les angles, éroder les angles. Vivre donc pas comme une lutte contre le temps, mais vivre sans compter le temps, juste sentir son souffle sur sa peau.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 24 janv. 2021 15:06

L'âge d'or, Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, 2 tomes de 190 pages
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Je crois que j'aime bien démarrer l'année avec Cyril Pedrosa..... Sur feu SL, c'est son « Portugal » qui attaquait l'année. Et voilà que je retrouve une Taverne 2021 bien agitée avec « L'Age d'or ». A bien y réfléchir, sûrement que mon inconscient construit sa logique : attaquer l'année avec de la féérie plein la tête. Et de la féérie, il y en a dans les (gros) albums de Pedrosa. Que ce soit dans l'art de sublimer la vie quotidienne ou celui d'en découdre avec la fable politique, Pedrosa, c'est un monde en soie dont l'utopie est toujours au bout des doigts.

L'histoire :
Au décès du roi, c'est à la princesse Tilda que doit échoir le royaume. Las, un complot ourdi par un vil conseiller et une reine vengeresse la contraint à l'exil. La voilà qui attaque un voyage initiatique à travers le royaume d'en-bas qu'elle ne connaît que par ouïe-dire, voyage dont la finalité est de récupérer un trésor qui pourrait lui permettre de reprendre possession du trône.

L'histoire, en soi, n'a rien de bien original. Mais quel traitement en font Pedrosa et Moreil !
Sous ses allures de récit d'aventures chevaleresques, c'est une magnifique fable politique intemporelle qu'ils nous livrent.
La relation au pouvoir y est décortiquée à travers des personnages ambigüs, à commencer par l'héroïne, la plupart des personnages étant tiraillés entre le désir d'agir que le pouvoir peut matérialiser, et l'abus de celui-ci pour satisfaire à des vanités éternelles.

Cases miniaturistes d'inspiration médiévale, bandes dignes des tapisseries de Bayeux, fresques panoptiques où évoluent des plans séquences dynamiques et imagés qui ne sont pas sans évoquer certains retables, Pedrosa emprunte à tous les arts médiévaux pour nous plonger, loin des turpitudes modernes, dans un récit au propos qui l'est diablement, moderne.
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Le dessin, pour peu que l'on aime les encrages légers et les explosions de couleur, est un émerveillement à chaque page
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Féérie graphique au bénéfice d'un propos affirmé, contenu dans le trésor, un manuscrit à l'unique texte :

« Depuis l'aube du premier jour, nous avançons...
… d'un pas mal assuré...
… guidés par un esprit de concorde fragile.
Ce que la campagne fertile offre en abondance, nous le partageons...
… tout comme le fruit de notre labeur commun.
A nul ordre naturel, notre destin ne répond.
Nos volontés partagées dessinent elles seules notre horizon.
Nous sommes faits d'un même sang...
… un même fer, dans lequel nous forgeons nos lois.
Qui se dresse et se pare de l'habit de prince...
… nomme ici le maître, là le serviteur...
… fait de l'injustice une vertu.
Ami ! Garde en souvenir les hivers passés...
… jamais des tyrans rien ne fut donné...
… mais conquis dans les combats menés.
Depuis l'aube du premier jour...
… nous semons les plaines d'un nouveau monde...
… où, sous la courbe lente du soleil...
… l'ombre ne fait que passer. »

D'actualité.

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