Nos lectures du moment

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gavroche_greyjoy
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Re: Nos lectures du moment

Message par gavroche_greyjoy » 18 sept. 2020 16:46

caféine a écrit :
16 sept. 2020 22:36
Du coup ça me donne encore plus envie de lire Grégoire Delacourt, moi aussi je veux deviner la gadoue sous les feuilles, écouter le silence et marcher sans trébucher sur les racines.....
je peux te confirmer que l'histoire est plus légère que celle d'un polar :)

Ema
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Re: Nos lectures du moment

Message par Ema » 13 oct. 2020 13:29

Anne SIBRAN – Enfance d'un chaman – 225p – Gallimard, 2017
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D'habitude, j'ai un peu de mal avec l'apostrophe. Pas feue l'émission littéraire de Bernard Pivot, mais la figure de style qui consiste à s'adresser à son lecteur. Autant j'aime bien dans les chansons où le format court s'y prête bien « Si tu crois, encore, qu'on peut sauver cette étoile, sauver cette étoile,... » autant, quand le procédé s'étire sur les pages, ça me tire des baillements.
Si bien que lorsqu'un auteur se pique d'apostropher son personnage, ben, a priori, je me dis qu'il va y avoir tout ce que je n'aime pas : de l'emphase, du maniérisme, de l'ampoulé parce que l'auteur n'aura pas osé déversé ses tripes à la gueule du personnage qu'il a créé.

Alors lorsqu'au détour d'une rencontre, on m'a proposé cette lecture, j'étais un peu circonspecte connaissant mes goûts littéraires.
Oui mais, d'une part, le conseil émanait d'une personne très éclairée sur l'oeuvre et son auteure, d'autre part, le thème abordé, le chamanisme faisait écho à une discussion récente ici-même, discussion ayant pointé la mutation libérale du chamanisme en un fatras new-age juste bon à soulager de leurs derniers principes rationnels quelques gogos en souffrance en mal de réponses ainsi qu'à entretenir l'industrie plastique des attrape-rêves made in China avec authentiques plumes synthétiques colorées aux pures encres artificielles.

Mais là, le personnage, il existe pour de vrai. Et il y a l'écriture d'Anne Sibran.
Anne Sibran, c'est notamment la partenaire scénaristique du dessinateur Didier Tronchet pour l'émouvant et le délicat « Là-bas » et leur poétique et mystérieuse adaptation commune de son roman « Ma vie en l'air ».
Image[/url] Image[/url]

« Enfance d'un chaman », de quoi ça parle ?
Anne Sibran est philosophe et ethnologue et romancière et a un talent fou pour relier les gens entre eux et au monde qui les entoure. Depuis plusieurs années, après avoir appris la langue quechua, elle vit une partie de l'année en Equateur. Invitée à partager la vie d'un groupe amérindien, elle rencontre le vieux Lucero Tanguila.

Lucero est chaman, de la lignée de l'homme-tigre.
Dans un va-et-vient entre l'histoire de Lucero et comment il apprend la forêt à l'auteure, c'est la construction d'un chaman et sa place dans le groupe social qui est proposée. L'écueil principal de la double initiation est évité : s'il y a bien récit de l'initiation de Lucero au chamanisme, l'auteure n'a pas de prétentions chamaniques mais se laisse guider par ce vieil homme qui lui apprend à voir, à écouter, à sentir, à s'imprégner de la forêt, telle que lui la vit.

Et ce livre fait du bien. Par son propos humaniste, bien évidemment. Anne Sibran rend grâce à cette culture qui vacille tandis que le rouleau compresseur de l'exploitation pétrolière tue autant les arbres que le corps et les âmes des gens qu'il rencontre.

Mais aussi, parce qu'Anne Sibran sait être humble et vraie et c'est sûrement dans la sincérité de sa démarche qu'éclate sa poésie.
Oui, il y est question du pouvoir du chaman et notamment de son don de guérison, que ce soit par des chants qui clament le lien entre chaque élément du vivant, par sa connaissance des herbes qui guérissent, ou par la métamorphose en un animal totémique seul en mesure de véhiculer le pouvoir de la forêt. Oui, il y est question de cette capacité un peu mystérieuse qu'a le chaman à voir les choses par le biais de l'invisible. Comme le dit l'auteur dans l'interview ci-dessous : « Le chaman est le pont, celui qui va discuter de l'autre côté de l'invisible. »

https://www.franceculture.fr/emissions/ ... averse-les

Mais il y est aussi question de l'homme chaman parmi les siens, de son lignage avec les ancêtres, de ses prédispositions annoncées par les évènements naturels, bref de tout ce qui ne sera jamais accessible à l'apprenti chaman occidental, et c'est tant mieux car le chaman a tellement d'autres choses à apprendre à l'homme occidental, à commencer par accepter qu'il n'est rien de plus ni de moins qu'un animal à durée limitée, fait de chair, de sang et d'un truc en plus que chacun qualifiera, venu sur terre à peine plus que « pour y répandre un peu d'amour et quelques cendres. »

Un récit bienfaisant et bienvenu.

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Louise_
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Re: Nos lectures du moment

Message par Louise_ » 21 nov. 2020 14:17

"Les fabuleux pouvoirs de la psychologie positive" d'Yves-Alexandre Thalmann.
C'est bien mais y a encore du boulot..
Quand elle a dit adieu, toi t'as compris toujours

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Erinaceus concolor
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Message par Erinaceus concolor » 21 déc. 2020 18:41

L'Ile des oubliés, Victoria Hislop. C'est bien.

Zafon, je t'aime pour toute la vie.
............................................................

Alors que le temps de se mettre en sommeil , On s'attrapait de temps en temps
Les soirs de lune Jusqu’à devenir inaccessible pour qui ceux réveilleraient de l’avant.

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caféine
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Re: Nos lectures du moment

Message par caféine » 22 déc. 2020 23:30

Erinaceus concolor a écrit :
21 déc. 2020 18:41
L'Ile des oubliés, Victoria Hislop. C'est bien.

Zafon, je t'aime pour toute la vie.
En parlant de Zafon, j'ai trouvé " l'Ombre du vent " chez Emmaüs
Mais j'en ai tellement entendu parler sur le forum de SL
Peur d'être déçue, ou de ne pas être à la hauteur, c'est tellement mieux d'ouvrir un livre avec l'âme d'un enfant qui découvre son premier Babar...
°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Tard dans le noir ou presque noir, le noir estima qu'il était tard et cessa de jouer

Ema
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Re: Nos lectures du moment

Message par Ema » 10 févr. 2021 14:33

Tomi Ungerer, Acadie, Le cherche midi, 2002, 160p

Désabusé de la dérive sécuritaire et libérale que prend New York dans les années 70, l'illustrateur-conteur Tomi Ungerer part avec sa femme Yvonne s'installer dans une péninsule étroite entre bras de mer et étangs, à quelques kilomètres du petit port de pêche Gull Harbor.
Sorte de journal de bord libre, il relate son installation dans une ferme laissée à l'abandon depuis des années, ferme qu'ils vont retaper intégralement. Ils redonnent à cette terre son essence agricole. Aidés de quelques livres anciens, ils se lancent dans une agriculture autarcique : chevaux, vaches, moutons, chèvres, volatiles de toute sorte, et bien sûr, potager.

Mais la nature dans l'oeil d'Ungerer n'a rien de buccolique et charmant. Elle est sauvage, avec ce qu'il peut y avoir de beauté en ce mot, mais aussi le danger perpétuel auquel elle plie les hommes qui l'habitent. Ceux-ci sont aussi bruts que la nature dont ces pêcheurs abandonnés vivent. Le mot violence n'y a pas la même puissance qu'ailleurs, puisque tout autour est violence. Les armes à feu sont en vente à l'épicerie pour douze dollars, on y incendie des maisons par désœuvrement, on y picole beaucoup et souvent, la police n'intervient pas dans les règlements de compte ou les agresions. Les viols, eux, ça n'existe même pas ici....... Et pendant ce temps, différentes églises se livrent à une concurrence acharnée à grand coup de Bible et de châtiments pour alimenter leur troupeau d'ouailles qui ne croient plus en eux-mêmes.
De toutes parts, une sorte d'adaptation de l'animal à son milieu.

Et c'est bien de l'animalité humaine que traite Ungerer ici. Avec son entraide sociale faite de nécessité de survie davantage que d'affection, mais aussi dans son attitude d'espèce dominante dans une nature qui ne lui épargne rien. Les hommes sont rustres, mais peuvent-ils être autrement ? Ungerer ressent en lui-même son rapport à la nature changer. Aux nécessités alimentaires qui lui imposent d'abattre et de débiter les animaux qu'il élève, se glisse doucement l'idée que la réponse n'est pas là, en tout cas, pas pour eux, qu'ils ne sont, peut-être, pas taillés pour cette vie. Alors 10 ans après avoir remis debout leur ferme idéale, ils s'en vont.

Quelques extraits :

- sur l'Autre :
« Un couple de la ville voisine a adopté un enfant noir. Ces gens avaient déjà un fils blanc fait maison. Pour le défilé local, la mère a déguisé le fils aîné en joueur d'orgue de Barbarie. Comme chacun sait, au temps jadis, les joueurs d'orgue de Barbarie tenaient toujours un petit singe en laisse. D'après vous, qui faisait le macaque ? »

- sur l'animalité :
« Avant de tirer notre révérence, nous tuons Irma la douce, une truie très attachante.
Je l'égorge et en retirant la lame, j'entaille mon index gauche. Nos sangs se mélangent. Au même instant, je repère un chien à une bonne centaine de mètres et les moutons sont là-bas ! J'attrape mon calibre vingt-deux, je tire et je touche ! Un miracle vue la distance. Je traverse la plage en courant pour lui donner le coup de grâce. De nouveau ce regard implorant dans les yeux qui sondent la culpabilité du tueur. Au retour, je tombe sur un canard qui agonise, plombé par des chasseurs, de nouveau le même regard, mais plus rond, en tête d'épingle. Pour arrêter sa souffrance, je prends un gros caillou et je lui écrase la tête en détournant les yeux. Puis je saute en voiture et vais chez le médecin.
Le docteur est sympathique et souvent compétent. Les gens ne l'aiment pas. Il a finalement décidé de laisser tomber pour aller se faire embaucher dans une pêcherie et débiter des morues. Il a été remplacé par un charlatan, muni de faux diplômes. Après une faute grace, celui-ci a été arrêté. Pourant les gens l'aimaient bien et voulaient qu'il reste, avec ou sans certificat. »

Du Tomi Ungerer pur et dur.

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Re: Nos lectures du moment

Message par Ema » 26 avr. 2021 17:13

Moi, j'aime pas la mer – Françoise Xenakis, 1969, 2007 Ramsay, 160pages

Françoise Xenakis est une auteure décédée en 2018. Ce fut également l'épouse de Iannis Xenakis, l'un des pionniers de la musique assistée par ordinateur.

« Pendant plus de quarante-cinq ans, chaque été, François Xenakis a vécu un enfer. Iannis, son mari, ne délaissait la musique que pour sa seconde passion, le kayak en haute mer. Mais pas seul. En famille. Afin que 'son bonheur soit complet', disait-il. Tout le temps et par tous les temps, ramer, ramer à longueur de journée. Et quand, enfin, une crique apparaissait à l'horizon, il fallait qu'elle soit déserte pour que femme et enfant puissent se prélasser au soleil. Sinon, Iannis Xenakis remettait son fier esquif à flots, et vogue la galère. Qu'importe si, dans la manœuvre, le bébé prenait l'eau en même temps que le barda familial. Il faut dire que le maître avait été champion olympique de la catégorie.
Bref, François Xenakis qui aimait inconditionnellement son immense musicien de mari, le haïssait chaque été.
Une écriture iconoclaste, un ton gouailleur que l'on retrouve toujours avec bonheur.» 4e de couv.


« qui aimait inconditionnellement ». Voilà une présentation qui me chiffouille.
Jusqu'où une femme peut-elle aller par amour ? Prendre le risque de mourir en mer avec son enfant juste pour être avec son homme ? Se laisser cheffer avec autant de brutalité ? Mettre la santé de son enfant en danger en le bringuebalant dans des conditions d'hygiène et d'alimentation aussi rudimentaires ?
Qu'avait cette femme à prouver ? Pourquoi ne l'a-t-elle pas envoyé balader ? Le bonheur de cet homme ne pouvait-il pas se passer de la présence de sa femme ?

« ton gouailleur ». A voir. Certains passages semblent drôles, se veulent drôles. Je n'ai pas vu de bonheur dedans. Ou alors il s'agit d'un bonheur qui s'épanouit dans le déséquilibre. Si ça plaît, après tout.

Qu'est-ce que l'amour inconditionnel ? Mais l'amour doit-il être inconditionnel ?
Je t'aime. Tu m'entraînes avec toi dans quelque chose qui me fait du mal et qui te fait du bien. Mais je t'aime alors ce mal me fait du bien....
Mouais. Non, merci.
Mais allez faire votre opinion en lisant ce livre.

Extrait : (ils approchent d'un plage type Club Med)
« Nous nous approchons du bord. A petits coups de rame, de biais pour feinter la vague et voilà qu'un malabar plus que parfait se dresse sur un coude. C'est un malabar qui sait et regarde les prémices de l'accostage. Je sens l'incident venir mais on n'a plus le temps, c'est visible.
« Mais monsieur, mettez-la dans le sens de la vague votre boîte à cigares. »
Et le voilà, lui, qui à seize ans apportait encore chaque jour un bouquet à sa demoiselle, c'est lui qui se dresse là, en primate horrible, épaules en avant :
« Vous ne voyez pas que c'est un kayak et qu'une vague rouleau ça se prend... Gras à lard. Si vous faisiez du sport au lieu de vous dorer, vous seriez moins con. »
Dans deux minutes, ça va être son poing sur la gueule à moins que l'autre ne le prenne de vitesse. J'ai peur, une peur panique de toutes les scènes violentes et suis prête à toutes les lâchetés pour les éviter.
« S'il te plaît. »
Coup d'oeil péremptoire. C'est une histoire d'hommes. Il est prêt à assommer ou se faire assommer.
« Laisse-moi je te prie. Je veux montrer à ce malotru que... »
Ledit malotru est debout maintenant. Il prend son élan, s'appuie sur un pied, se balance, hésite, ne sait pas encore sur quel pied il va se lancer à l'assaut.
« Mais c'est vrai que tu n'avais qu'à le mettre dans le sens de la vague ton suppositoire. » Je suis horrible. Si j'avais dit cigare, c'est moi qui l'aurais eue la gifle. Suppositoire, il est surpris, la colère se reporte sur moi mais déjà essoufflée, il a eu le temps de reprendre haleine, l'envie de taper s'est éloignée.
Ca s'arrangerait si le Maître disait : « Allez, je gare mon cigare et on va prendre un pastis quelque part. »
Oui mais le Maître ne boit pas de pastis quelque part. Alors moi derrière son dos, je souris et je fais « chut » mutine au gros monsieur.
J'ai fait passer le Maître pour un cul-de-jatte, un manchot. Tant pis. Mais il n'y aura pas de bagarre. Je me demande jusqu'où je pourrai aller pour en éviter une et cette peur qui me noue les entrailles depuis toujours au moindre affrontement.
L'oeil noir, il fait virer le bateau. Il faut repartir vite, très vite. Que le demi-tour soit impeccable, que les mouvements de rames soient synchrones.
Ce qu'il rame bien et les beaux muscles longs sous la peau élastique !
Une vague de plein fouet, on l'a mal prise. C'est ma faute. Il paraît que je rame à contretemps, que je coupe le mouvement et qu'ainsi la vague se casse sur nous. Sale type. Juste quand je le trouvais beau.
« Dis donc, pourquoi il s'est arrêté le type ? Tu n'as rien dit, rien fait ? »
Regard pur. « Tu m'as entendu dire quelque chose ? Tu sais, les gros, ça se déballonne souvent. Non, il a dû avoir peur de toi ?
- Tu crois ? »
Ô Homme.

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Re: Nos lectures du moment

Message par Ema » 10 mai 2021 19:08

La miséricorde des cœurs, Szilárd Borbély, 2013, 332 pages, traduit par Agnès Járfás

Dans cet unique roman du poète, celui-ci fait parler le petit garçon qu'il était dans la Hongrie rurale des années 70.
En quoi ça nous concerne, me direz vous.
Eh bien, ce récit parle d'une nation qui se cherche, et au-delà de sa dimension ethnographique, cela est toujours d'une brûlante actualité. Ici.

1968, début de ce récit, évoque aux francophones, « sous les pavés la plage », la pilule pour toutes et le vrai-faux départ pour Baden-Baden du général de Gaulle.
1968, en Hongrie, ben, c'est pas pareil.

Rapide retour en arrière (en simplifié)
1919-1920 : pas de bol pour les hongrois, ils appartiennent à l'empire déchu d'Autriche-Hongrie. Alors, c'est cool, parce que ça leur permet de prendre leur indépendance, mais on leur retire 2/3 de leur territoire parce que, on est sympa, on se dit que comme ça, ce sera plus facile à gérer (c'est comme à Minecraft, il faut commencer petit). Je rigole. Si, si, comme dirait Elisabeth. (Arf, brillant). Bref. Et voilà comment 1/3 de la population magyarophone (ceux qui parlent le hongrois) se retrouve, qui dans le nouvel état de Tchécoslovaquie, ou celui de Yougoslavie, ou celui de Roumanie. Forcément, ils vont y être bien accueillis.....
Du coup, un amiral qui se retrouve sans mer (leur accès à la mer a été donné à la Yougoslavie), s'ennuie. Parce que le lac Balaton, c'est joli, c'est pas mal grand, mais niveau horizons, ça reste limité. Alors, pour pas déprimer, il se dit : Yalla ! je vais diriger le pays. Et comme c'est un militaire, il va s'en charger avec toute la fantaisie qu'on leur connaît, comme dirait Bashung, Accessoirement, il encourage l'entrepreneuriat individuel. Dans les campagnes, se crée une classe moyenne, les koulaks.
Miklós Horthy, c'est le nom de l'amiral, n'a pas de moustache. Alors, sûrement que celle d'Adolf lui file moins de complexe que celle de Joseph. En plus y'a pas la barrière de la langue vu qu'il a été à l'école fauxtrichienne. Wunderbar ! Ils deviennent copains de képis. Du coup, la Hongrie récupère des bouts de son ancien territoire. Et là, vous vous dites que les nouveaux hongrois (qui sont des anciens hongrois devenus entre-temps des anciens roumains, slovaques, etc.) vont être reçus comme des fils prodigues par les hongrois du crus ? Ben, non. C'est qu'on prend vite l'habitude de pas partager ses jouets et ses parents. Demandez aux aînés comment qu'ils étaient contents de voir débouler le dernier lardon familial.
En 44, Horthy trouve que ça commence à sentir mauvais alors il dit : « Pouce !, je joue plus, je suis neutre. » Alors forcément, les allemands ça les vexe et ils disent : Nein! Alors, quand les soviétiques arrivent en 45, ils trouvent qui sur le trône ? Un gars proche des allemands. Mauvaise pioche pour les hongrois. Encore. Alors le gars est exécuté un an plus tard, et le rouge devient couleur nationale. Ca change du brun, d'un autre côté. La grande entreprise de dékoulakisation peut (enfin! diront certains, et pas des plus fins) commencer pour mettre en place la collectivisation des moyens de productions. Avec toute la subtilité soviétique.
Ca tient un temps. C'est dingue l'efficacité de la peur. Ca marche à tous les coups. Mais en 1956, ça pète. 3 000 morts, des dizaines de milliers d'éxilés. Pour pas grand chose, parce que politiquement, ça s'en va et ça revient, comme dirait Monsieur Claude. Dans la bouche de Madame, c'est plus cochon.

Et c'est dans ce merdier que naît le petit Szilárd. Issu de qui ? Ah, ça...Bringuebalé par l'histoire, sa famille se retrouve dans un village miséreux du fin fond de la Hongrie frontalière de la Roumanie. Déracinée, ou plutôt aux racines trop enchevêtrées pour que quiconque y retrouve ses petits. Et pour certains, c'est un truc vachement important, d'avoir des racines bien propres. Ou pas propres, mais qu'elles soient faciles à identifier. C'est toujours plus facile à arracher....Dans quelques semaines, nouvelles promos à prévoir au rayon deshérbant dans nos belles régions...

Alors ils sont quoi ces gens (parce que 'ils sont qui' faudrait aller y voir). Des magyars ? Des ruthènes (ukrainiens) ? Des roumains ? Des juifs ? Des catholiques ? Des unitariens (protestants) ? Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne sont pas d'ici. Ou plus. Ou pas encore. En tout cas, leur cas sort du lot. Coupez-leur la tête !, entend-on. Alors, cours, Alice, cours !

Rajoutez à ce bourbier la bêtise crasse du parvenu, bien protégé par la dictature bienveillante d'un système qui construit des règles pour s'entretenir soi-même et köszönöm !
Le triomphe du chien devenu loup.

L'écriture est à l'image du témoignage : âpre, rude, sidérante d'une crasse tant animale que spirituelle, dans laquelle émergent des fulgurances de poésie. Accrochez-vous. Trois cents pages qui sentent la petitesse humaine, c'est lourd.

Extrait (soft, il y a des mineurs qui lisent). Thème : « le nouvel ordre est toujours le bon, ou, comme dirait ma mère : c'est celui qui a le fusil qui a raison »
« Mon père va toujours dans la forêt. Il fait la cueillette. Depuis qu'il a été viré du kolkhoze, à l'automne. Il s'y est pointé à sept heures du matin. Au moment de la distribution des tâches, les contremaître ne lui a rien dit. Il y est allé pendant une semaine entière, mais personne ne lui a adressé la parole. Puis on lui a transmis le message que, puisqu'il ne travaillait pas, il n'aurait pas de salaire. Il était donc inutile de se pointer. Qu'il reste à la maison ou aille voir ailleurs.
Seulement, tout le monde doit travailler, c'est ce qu'on dit. Celui qui ne va pas travailler est embarqué par la police. Les désoeuvrés sont emprisonnés. Mon père sera mis sous les verrous, lui aussi. Dans le socialisme, la fainéantise n'a pas de place. Pourtant mon père voudrait travailler.
''Si tu étais membre du Parti, tu aurais sûrement du travail'', dit ma mère.
Dans le dossier politique de mon père, tout ce qu'il a dit est noté. Il n'a pas fait suffisamment de propagande contre les koulaks. »

Extrait. Thème : Education en Hongrie rurale en 1970
« Je donne un coup de pied dans le béton. J'écorche la couleur marron de la pointe de ma chaussure.
''Attends qu'on rentre à la maison, tu auras ce que tu mérites'', me glisse [ma mère] en sifflant. Puis, à la maison, elle me bat avec la serpillière en pleurant. Tout en ravalant ses gouttes au nez. Elle s'essuie la morve du dos de la main. La serpillière trempe tout le temps dans le seau pour être à portée de main quand il faut laver le sol des saletés, de la lavasse renversée ou de la crotte de chat. Et du fumier qui dégoutte de nos chaussures. Voilà pourquoi son eau pue tout le temps. C'est le pantalon de survêtement déchiré de ma sœur qui sert de serpillière. Il est bleu indigo. Pelucheux à l'envers. Il est très absorbant, ce qui l'alourdit. Ma mère ne l'essore jamais complètement, et elle me bat avec. »

Extrait. Thème : Et au milieu s'écoule l'enfance
« J'aime beaucoup les canards. J'ai un canard en caoutchouc. Il y a un sifflet. Quand je le comprime, il siffle. L'air en sort et son dos se cambre. Quand je pose la pulpe de mon index sur le sifflet, le canard ne bouge pas. Quand j'ôte mon index il se renfle et retrouve sa forme initiale. Quand il siffle, j'imagine qu'il cancane. Alors qu'il ne cancane pas, mais siffle. Mon canard en caoutchouc siffle quand je veux. Il reste là où je le pose. Seulement, au lieu d'être duveteux, il est glabre. De couleur jaune. Son bec est pein en orange. Les deux points noirs qui signalent ses yeux sont presque effacés. Il ne voit pas bien. Je lui raconte toujours ce qu'il devrait voir. Je lui ai promis que si je reçois un stylo feutre noir, quand mon père en gagnera un au stand de tir, je lui repeindrai les yeux correctement. Pour qu'il voie bien à nouveau. »

Extrait. Thème : Parfois, la vie est chouette
« Nous traversons un champ de blé. Sur les sentiers, l'herbe est raréfiée. Nous franchissons la Kövicses à l'endroit où elle est guéable. C'est la canicule. Les sauterelles bondissent paresseusement. La rivière serpente à travers les arbres en décrivant des méandres en épingle. Au-dessus des lointaines montagnes, des brumes bleuâtres flottent. Une tache blanche se distingue encore au loin, là où les rochers reflètent la lumière du soleil.
Un jour, quand je serai grand, je vais aller voir ce qui se trouve là-bas, me dis-je. »

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Re: Nos lectures du moment

Message par caféine » 17 mai 2021 21:17

Ema tu me manquais....je lis beaucoup mais je n'aurais pas le courage de décrire aussi bien un livre....
En ce moment je lis " à marche forcée " de Slavomir Rawicz, qui retrace cette histoire vraie. En 1941, des prisonniers du goulag décident de s'enfuir à pied....6 000 km, Sibérie, Mongolie, Chine, puis enfin l'Inde...
Je lis en même temps " l'Axe du loup " de Sylvain Tesson, qui a décidé de refaire tout leur parcours, à pied, en vélo et à cheval....et malgré son GPS et l'immense chance de ne pas être poursuivi, eh bien il ne rigole pas souvent sur le parcours...

Rien à faire, ces gens qui ont une telle force en eux me sidèrent, moi qui ai du mal à me décider à passer l'aspirateur ;)
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Tard dans le noir ou presque noir, le noir estima qu'il était tard et cessa de jouer

Ema
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Re: Nos lectures du moment

Message par Ema » 25 mai 2021 11:44

Merci Caféine. C'est donc toi, ma lectrice ? :lol:
Quant à l'idée de force, je crois que ta présence sur ce forum et l'amour de ton prochain que tu manifestes contre vents et marées fait bien plus pour l'équilibre de la planète, ne fusse-t-elle "que" saezienne, que bien des démonstrations de force. :)

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