Bandes Dessinées

Modérateur : maître charpentier

Ema
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 01 févr. 2021 09:35

Thérapie de groupe, T2 : Ce qui se conçoit bien – Manu Larcenet
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Après un éblouissant Tome 1 (voir ci-dessous) Larcenet enfonce le clou sur le thème de l'auteur en panne d'inspiration qui recherche désespérement l'idée du siècle.
Ici, il est à la clinique « Les petits oiseaux joyeux », où entre atelier d'art-thérapie, consultations avec le psychiatre et distributions de Xanax, il va expérimenter diverses voies pour calmer le chaos intérieur qui le consumme.

Ce tome est bien, certes, mais il pêche d'être un suivant. L'effet de surprise n'est plus là, ni sur la composition du récit, ni sur son propos. Reste une prouesse graphique indéniable qui fait écho au petit tirage particulièrement réussi «Confinement en oeuvres » du même auteur (voir topic Confinés).
Heureusement, la fin est une ouverture inattendue et particulièrement excitante vers un Tome 3 que l'on attend avec impatience, conférant à ce tome 2 valeur de transition.

Pour mémoire :
Ema a écrit :
31 janv. 2020 11:03
Thérapie de groupe, T1 : L'étoile qui danse, Manu Larcenet
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Jean-Eudes de Cageot-Goujon, double autofictionnel de l'auteur, est en pleine crise d'inspiration. « Plus de désir, plus d'exaltation, plus d'envie, plus de désir, plus d'espoir. Ne reste que le tourbillon terrifiant de la sécheresse intellectuelle. Un esprit vain dans un corps gras. Tous les artistes finis vous le diront... Au bout d'un moment, ça vous tape salement sur le système. Un vide abyssal [l]'emplit … (ce qui est un paradoxe.) Puis c'est l'effondrement... la chute. »

Larcenet, c'est le sombre « Rapport de Brodeck » mais aussi l'humour du « Retour à la terre ». Alors pas étonnant que l'on rit beaucoup, beaucoup, alors que, quand même, le propos est vachement sombre....

Mégalo, addict aux médicaments (« si j'aime tant les hôpitaux, c'est surtout parce que c'est là qu'on trouve les meilleurs drogues. Et le plus beau, c'est que tout est gratuit. »), abandonnant à une épouse particulièrement insensible à toute charge mentale, la totalité de la vie domestique, Larcenet, est, objectivement, un gros dépendant pas particulièrement sympathique.
Mais, drôle et noir, débordant d'amour pour sa femme et ses enfants, Larcenet se met à nu, sans pitié pour lui, sans sympathie particulière par rapport aux conséquences de sa crise existentielle sur sa femme et ses enfants.

Larcenet se moque de lui, dans tous les sens du terme. Seule la création compte, quel qu'en soit le prix. Il expose sans pudeur, sans faux-semblant, la mise à mal que nécessite la production d'une idée et sa mise en œuvre. Non artiste, n'est pas un métier de fainéant même si, comme le dit son boucher : « pas d'horaires, pas d'études, pas de clients pénibles, pas d'impôts. Aaah... la vie de bohème... Les fleurs dans les cheveux, l'amour à plusieurs... Rien foutre de ses journées... »

Aux insupportables blanc-becs prétendant avoir écrit leur meilleure chanson sous le coup d'« une inspiration », Larcenet apporte un démenti bienvenu. Non, l'idée ne surgit pas comme par magie dans le cerveau de l'artiste, cet être éthéré connecté avec les muses de la création. Il y a un travail, des recherches, des essais infructueux, des bonnes pistes irréalisables, des mauvaises qui finalement contiennent du bon, et d'autres qui sont des impasses. A ce titre, cette BD est bien plus qu'une histoire d'un auteur en panne, c'est aussi un témoignage de l'intérieur du processus créatif.

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Larcenet se met en scène et dans son chaos intérieur, il expérimente, avec maestria des découpages, des perspectives, des graphismes (les amateurs de mangakas risquent de ne pas apprécier le regard qu'il porte sur cette tentative), des effets de matière intégrés totalement à ses péripéties intérieures.

L'album s'achève sur une certaine prise en charge. On peut s'attendre à ce que le Tome 2 voit Larcenet mette un peu la pagaille dans cette thérapie. Mais qu'il trouve ou non son étoile qui danse, Larcenet a déjà réussi le pari de faire œuvre à partir de son vide intérieur. Quel talent !

Ema
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 09 févr. 2021 15:20

De quoi occuper toute la famille pour ceux qui sont en vacances (les autres aussi) et ont besoin d'un peu d'air frais :

Dad, Nob – 7 volumes parus
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Dad est père célibataire de quatre filles issues de quatre mamans. Comédien au chômage, il doit faire avec des fins de mois difficiles, surtout lorsque les pensions alimentaires des mamans n'arrivent pas. Alors, malgré un emploi du temps surchargé entre repas, trajets à l'école, courses, tâches ménagères, devoirs, il arrive de temps à temps à décrocher une animation commerciale. Une vie de rêve donc....
Sauf qu'il y a ses filles.
Quatre filles au tempérament affirmé et suffisamment différentes les unes des autres pour que ça cahote joyeusement dans le cinq pièces familial.
L'aînée Pandora, fille de la maire, ne jure que par la réussite sociale et entend bien que ses efforts scolaires soient récompensés. La puînée, Ondine, fille d'une actrice égocentrée toujours partie par monts et par vaux, vise la carrière d'influenceuse beauté. La cadette, Roxane, dont la maman œuvre à travers le monde dans une association humanitaire, entend bien sauver la planète. Quant à la benjamine, Bérénice, dont nous ne savons pas (encore) qui est la maman, elle vit à fond sa vie de bébé qui en fait profiter les autres...
Soit 10 relations duales sous le même toit. Pour les associations de probabilités vous compterez par vous-mêmes...
Voilà le petit monde de Dad, auquel viennent s'ajouter sporadiquement les mamans, les parents de Dad, son docteur auprès de laquelle son cœur tachycarde, et les autres.

Succès régulier de l'auteur de « Mamette », voici une Bd pour tous qui sait associer humour et tendresse. Prépubliée dans le Journal de Spirou, elle évite l'écueil que peut représenter le passage en album de séries « à gag », lié à la récurrence de comiques de situation.
Ici, les situations évoluent, doucement certes, mais suffisamment pour que les personnages prennent de l'épaisseur et que le lecteur réussisse à être encore supris après les premiers albums.
Les pages drôles succèdent aux pages plus tendres et le dessin tout en rondeur et en couleurs vives sied parfaitement au dynamisme des histoires et enchante un quotidien fait de banalités qui ne le sont plus lorsqu'elles sont passées au crible du regard tendre et joyeux de Nob.
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Une BD de pur plaisir, consensuelle mais pas molle à lire à tout âge.
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Ema
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Message par Ema » 14 févr. 2021 18:29

Le château des animaux, 2 tomes parus, 3e en préparation – Félix Delep et Xavier Dorison
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Préambule de Xavier Dorison :
« Publié en 1945, La Ferme des animaux est l'un des chefs-d'oeuvre de George Orwell, et l'un des romans majeurs du XXe siècle, peut-être même Le roman qui décrit le mieux, au travers d'une fable animalière -genre d'excellence du récit universel et intemporel-, la tragédie majeure de son époque : le processus de confiscation des idéaux démocratiques par des dictateurs sanguinaires. Ce n'est pas que le portrait de Staline qui se dégage de celui du cochon Napoléon ; c'est aussi celui des artisans de la « Terreur » après la Révolution français et, par prémonition, celui des dérives des mouvements indépendantistes à Cuba, en Libye ou en Iran...[...]
Mais le XXe siècle n'est pas que l'histoire d'une suite d'échecs des aspirations à la liberté et à la justice. En Inde, un petit homme frêle -  « un fakir va-nu-pieds », comme l'appelait Churchill- a réalisé l'impossible : faire céder un des plus grands empires de son époque. Aux Etats-Unis, un pasteur noir a donné sa vie pour faire valoir l'égalité des hommes de couleur et des blancs. En Afrique du Sud, un condamné politique, par son exemple, réussit la réconciliation « impossible » entre noirs et Afrikaners et évite le bain de sang jugé « inévitable ». En Pologne, un petit électricien fait plier le pouvoir. En Serbie, les jeunes rockers de « Otpor » libèrent leur pays d'un dictateur sanguinaire...
Bien sûr, ce sont des hommes différents, des pays différents, et des situations différentes, mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir ce qui les lie toutes : AUCUNE DE CES VICTOIRES N'A ETE OBTENUE PAR DES ARMES, DES APPELS A LA HAINE, LA COLERE OU LA VENGEANCE. Pour leur cause, ces héros étaients PRETS A MOURIR, PAS A TUER.
George Orwell a donc vu juste. Mais il n'a pas tout vu.
Et c'est à ceux qui nous ont montré qu'il existait une voie étroite, dangereuse, incertaine, mais bien réelle vers un monde meilleur que cette fable espère rendre un modeste hommage. »

L'histoire :
Miss Bengalore, chatte veuve et mère de deux chatons, reprend le travail de feu son homme chat : tirer des blocs de pierre pour la construction d'une tour destinée, officiellement, à protéger la population des loups que personne n'a vus, ce qui les rend d'autant plus menaçants.
Ah, la peur, c'est trop chouette ! Silvio, le taureau démocratiquement élu l'a bien compris et assure d'une main de fer la sécurité de son petit peuple. Bah, si c'est pour leur/notre bien, alors, tutti va bene !
Mais le travail éreintant qu'accomplissent les animaux suffisent à peine à nourrir leur famille.
En effet, dans cette dictature du bien commun où chacun est rétribué de façon rationalisée en fonction de ses besoins, il suffit de pas grand chose pour devenir un paria : un mot trop haut, un regard de travers, une question sur la loi et l'ordre, et zou ! Restrictions alimentaires arbitraires ou poteau d'exécution.
Jusqu'au jour où un rat conteur (ah !, les poètes, les chansonniers, les écrivains, les raconteurs de l'Histoire, cette grande inconnue, menace de ceux qui savent tout sur tout et expliquent tout par eux...), un ratconteur donc, arrive en catimini au Château et parle d'un petit homme ayant réussi une révolution pacifiste. Diantre ! Ne serait-ce qu'une histoire ? Ou cela pourrait-il être un modèle ? Malgré des intérêts très différents, la chatte Bengalore et César, le lapin gigolo (il semblerait que la recherche de plaisir soit proportionnelle aux contraintes exercées sur les individu.e.s …) vont déployer des trésors d'audace, d'imagination et de courage pour fissurer les murs qui les enferment.
Mais l'enfermement peut être rassurant, réconfortant, sécurisant pour ses avoirs, surtout quand on n'en a pas beaucoup.
Alors avant de combattre l'injustice d'un système où les règles de la répartition des richesses sont définies par ceux qui les ont déjà, le premier combat, le plus dur finalement, sera de combattre la peur d'agir, d'aller de l'avant, et de croire qu'un autre modèle est possible. Un combat qui ne peut se faire à coups de matraques.

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Inspiré de La ferme des animaux, donc, Dorison et Delep s'en détachent néanmoins, notamment en prenant en compte la « voie étroite, dangereuse, incertaine » du pacifisme déterminé, voie éludée dans le récit original, et construisent un récit brillant, qui n'est pas sans résonance avec ce qu'un certain Alexeï Navalny est en train d'accomplir du fond de sa cellule.
Carrément indispensable.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 18 févr. 2021 10:56

Sale week-end, Ed Brubaker et Sean Phillips
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Pour ceux qui font encore la confusion entre comics et les marvelinades dont on est régulièrement arrosé dans les salles de cinéma, voici (encore!) une petite pépite du duo magique de la série Criminal. Retour en arrière : la série initiale, Criminal donc, construisait un univers, dans lequel les auteurs prennent plaisir à intégrer des histoires parallèles. Charme supplémentaire de la démarche: ces histoires parallèles peuvent se lire indépendamment du cycle de départ. C'était déjà le cas pour le magnifique « Fondu au noir », c'est encore le cas ici. Nul besoin d'avoir une culture comics particulière pour rentrer dans cette histoire.
Et la pirouette est là. Car l'histoire se déroule, justement, dans le petit monde du comics !

L'histoire : Hal Crane, vieille légende du comics, est invité à un festival pour y recevoir un prix, après bien sûr, avoir rencontré ses fans et dédicacé ses œuvres.Sauf que Hal Crane est un tantinet misanthrope et pas très sympathique. Il s'y rend quand même accompagné d'un ancient assistant avec lequel, comme avec tous les autres, il s'est comporté comme un gros c. Mais si l'ours sort de sa tanière c'est qu'il a une idée précise : récupérer, par la violence s'il le faut, des planches dont il s'est fait déposséder.

Les auteurs donnent à voir la face pas très Disney-like, les coups tordus et l'exploitation des artistes par les majors. Faut dire qu'ils en connaissent un rayon, eux qui ont collaboré pour DC et Marvel dans leurs jeunes années.
Mais au-delà du microcosme bédéistique, c'est avant tout, et comme toujours chez eux, une plongée chez les truands ordinaires, petites frappes ou gros tordus. Des gens banals qui font des choses pas jolies-jolies.
Des héritiers du roman noir matiné de naturalisme, de celui qui n'hésite pas à plonger dans la m. pour en extraire une vérité pas toujours très propre . Et quand la vérité se révèle à travers la précision et les les ombres du dessin, de Sean Phillips, elle ne perd en rien de sa magie. Noire, très noire.
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 25 mai 2021 11:27

En vie, Joub et Nicoby – éd Komics Initiative, 15€ dont 2,5€ reversés à SOS Méditerranée

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« Ce livre n'est pas un simple livre. D'abord, il n'y a pas de texte. Et puis l'histoire de ces cinq personnes est aussi celle de milliers d'autres qui laissent tout derrière elles. On ne quitte pas son pays pour le plaisir. Alors pourquoi partent-ils ? Un livre à regarder à plusieurs. Un livre pour se poser la question : 'Et moi ? Je ferais quoi à leur place.' » 4e de couv

Cinq destins qui fuient. Ils n'ont pas de nom et c'est ce qui les rend universels. Cinq personnes condamnées à fuir ou mourir, tout doucement, sans faire de bruit et à petit feu. Cinq trajectoires qui tentent la grande traversée vers la vie.
Ils sont anonymes mais dans la vraie vie ils pourraient être les parents de Naoumou, de Jenina, de Sarra, de Iviko, d'Emirhan, d'Alem et d'Ahlem. Des enfants pas toujours made in France, et alors.
Leurs parents ont fuit la famine, la guerre, un mariage forcé, le chômage. Non, ils ne croient pas à l'Eldorado (sur ce coup, je ne suis pas d'accord avec toi, mon brave camarade). Ils vont là-bas, car là-bas ne pourra pas être pire qu'ici, puisqu'ici, c'est l'enfer. Celui qui tue ton corps, ta dignité, ta vie.
Tu meurs où tu vis. Ou tu vis et tu meurs. Parfois, la vie, c'est aussi simple que ça.

Une BD destinée aux plus jeunes pour une lecture accompagnée mais dans laquelle les grandes personnes trouveront aussi leur compte. Parce que les auteurs évitent le pathos mais montrent ce qui est, avec la simplicité et le détachement nécessaire dont Joub et Nicoby (déjà chroniqués ici : Les couloirs aériens + C'est la guerre) savent faire preuve.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 22 juin 2021 15:28

Montagnes Russes, Gwénola Morizur et Camille Benyamina, Bamboo ed, coll Grand Angle, 80p

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L'histoire :
Aimée et Jean veulent concevoir un enfant. Ils se tournent vers la PMA mais aucune des techniques testées ne fonctionne. Ces échecs médicaux sont de plus en plus durs à vivre.
Par ailleurs, Aimée travaille dans une garderie et tous les jours elle doit se confronter aux étreintes des mères et de leurs enfants, chacun de ces élans d'amour creusant un peu plus l'abîme d'un ventre invariablement vide.
Arrive Charlie, jeune maman de trois enfants, un peu débordée par les contraintes de sa vie en solo, qui vient inscrire le petit dernier, Julio.
Le premier jour de garderie, l'enfant est un peu rétif et Aimée seule trouve l'attitude qui l'apaise. Un lien naît.
Le lendemain, Julio arrive en croquenots tout craquelés de partout. Aimée prend l'enfant et va lui acheter des chaussures en douce.
Ce mensonge scelle le début d'une relation amicale ambigüe entre la maman et Aimée.

Pourquoi c'est bien :
Décidemment, la collection Grand angle de Bamboo creuse un sillon bien à lui. A l'image de « Une nuit à Rome », de « Ma fille mon enfant », de « Le col de Py » (et d'autres), chroniqués ici, la collection adulte de Bamboo propose des récits courts en 1 ou 2 tomes qui abordent des thèmes contemporains, dans des récits ambitieux mais pas prétentieux qui parlent aux tripes et au cœur autant qu'au cerveau en évitant la choupitude abêtissante et la mièvrerie sentimentaliste.
Cet album suit la trajectoire éditoriale.

Un dessin très doux aux jolies lignes tremblantes restitue ces montagnes russes émotionnelles que vit Aimée et que subit Jean. Quelques découpages hasardeux (c'est quoi cette transition toute pourrie entre la neutralité de la page 28 et la page 29 dont les dernières cases touchent au sublime?!), loin de nuire au propos, mettent en évidence la fragilité de ces personnages qui font avec ce que la vie leur donne.

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Car si le désir d'enfant est le point de départ du récit, son angle de vue s'élargit par la rencontre de deux femmes qui vont chacune agir sur l'autre de façon bien plus complexe que ce que la formule de base aurait pu laisser croire, avec d'un côté la professionnelle de l'enfance, de l'autre la maman solo forcément un peu débordée.

Il y est aussi question d'amitié donc, d'une amitié un peu de guingois entre deux femmes qui ont la force de faire face à leur impuissance, avec humilité, avec humanité.
Alors oui, la catastrophe annoncée arrive, mais les auteures savent proposer un « et après » tellement réaliste que c'est justement sa simplicité qui le rend bouleversant.

Un album lumineux auréolé de grâce.

Ema
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 28 juin 2021 15:28

La guerre invisible – T1 L’Agence – Dessin de Olivier Martin ; scénario de Frank Giroud

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La mocheté de la couverture rend peu grâce à cette histoire, premier tome d’un triptyque imaginé par feu Frank Giroud, scénariste prolixe plongeant ses personnages dans l’Histoire qu’il connaissait sur le bout des doigts, étant au départ, historien. On lui doit de nombreuses séries dont certaines chroniquées ici : "Le Décalogue" et séries affiliées, "Louis la guigne" et sa suite, les différents "Secrets", l’aventure "Tango", sans compter les lumineux « Azrayen », « Les Oubliés d’Annam » et « La fille aux ibis », bénéficiant du trait et de la palette délicate de Lax.
Rassuré par la présence de Giroud au scénario, ouvrons ce livre.

L’histoire se passe en 1951 (en pleine guerre froide donc), au Caire.
Cassandra, agent de la CIA arrive au Caire accompagnée de Rudi, un petit garçon allemand dont la famille s’est faite massacrer par les soviétiques et auquel on a fait croire que cette femme est ce qu'il lui reste de famille. Sans qu’il le sache, l’enfant doit servir de chèvre ; les agents de la CIA espèrent qu'il va sympathiser avec un autre enfant allemand scolarisé comme lui dans le lycée allemand, dont le père est Manfred Fürbringer, un savant nazi spécialiste des systèmes de guidage des fusées V2, planqué en Egypte sous une autre identité, et que les Etats-Unis voudraient bien recruter pour lutter contre l’URSS.

Au travers des aventures et des états d’âme de ses personnages, Giroud explore l’immédiat après-guerre et la façon dont la science de destruction nazie a été capitalisée par les vainqueurs. C’est pas très honorable, mais bon, depuis le temps que l’homme met son intelligence au service de la destruction, on a cessé d’être surpris.
Le talent de Giroud a toujours été de plonger ses personnages corps et âme dans les tourments historiques. Comment ils agissent sur l’Histoire et comment cela les affecte. Et ici, on assiste à une mue fort intéressante du personnage de Cassandra que la rencontre avec cet enfant ne va pas laisser de marbre.
Comme à son habitude, le scénario est bien ficelé, riche en rebondissements même si certains relèvent de l’astuce déjà-vu (le sale môme un peu taiseux et asocial qui devient le super pote du héros :roll: …). Et comme à son habitude, cette histoire à hauteur d’homme permet de rentrer dans une période trouble et d’en apprendre beaucoup tout en passant un agréable moment. Classique donc (mais bien fait).

Le dessin de Olivier Martin parfois un peu raide, notamment dans les expressions un peu figées de son personnage féminin dont il a visiblement du mal à rendre compte de la fragilité sous/malgré sa forme de femme fatale, contribuent à ce classicisme. Heureusement les couleurs de Gaétan Georges fournissent l’atmosphère à la fois poussiéreuse, pour le thème, et lumineuse, pour l’endroit, qui font de cette histoire une aventure que l’on a plaisir à lire sur une époque où il y a encore, tant de choses à découvrir.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 29 août 2021 14:01

Le retour d’Antoinette, Olivia Vieweg, EP éditions, 2015

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Le harcèlement scolaire vu par une victime qui va prendre une voie….pas très morale pour s’en sortir.

L’histoire : Antoinette est une jeune allemande qui vit en Californie. Belle carrière, bel amoureux. Mais un passé qui la hante au point de prétendre tromper ses fantômes en choisissant de projeter une identité qui n’est pas la sienne. Mais les fantômes ont la puissance de leur immatérialité et se nichent dans les interstices de l’ombre. Et ce n’est pas sa webcam branchée H24 sur le lieu du drame qui pourrait l’aider à avancer malgré tout.
Alors quand le trop-plein obsessionnel arrive, Antoinette fait le chemin retour afin de retrouver ses tortionnaires.

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Cette BD est un leurre.
Le dessin, rond et simple, les couleurs tendres et lumineuses pourraient laisser croire à l’un de ces récits de résilience qui vendent le trauma comme une expérience qui a permis l’élévation individuelle. Du développement personnel sur lit de cendres, l'imposture libérale. Pfft. Bref.
Le trauma d’Antoinette a pourri sa vie et elle fait avec, tant bien que mal. Jusqu’à ce qu’elle passe à l’action et se confronte à ses agresseurs sur un mode, heu… peut-être un tantinet excessif.
L’auteure prend ses lecteurs par surprise dans ce récit qui commence par dévoiler la fragilité de la victime avant de voir sa transfiguration hitchcockienne en figure vengeresse franchement glauque. On est pris à rebrousse-poil dans cette histoire où la résilience s’accomplit sans pardon ni justice mais au prix d’une perversion libératrice.
Un parti pris qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui fait une chouette histoire.

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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 12 sept. 2021 15:50

Fatty – Nadar et Julien Frey, 205p, 27€
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Roscoe Arbuckle est l’un des acteurs les plus populaires du cinéma muet des années 20.
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Mais en septembre 1921, tout s'effondre : Au cours d’une fête chez lui, une jeune actrice décède. Il est accusé du viol et du meurtre avant d’être acquitté. Du moins, par la justice. Parce qu’au tribunal du peuple, on est plus regardant. Faut dire qu’il s’est souvent comporté comme un con, avant ça. Alors, forcément, il doit bien être capable de faire cette horreur, aussi. D’ailleurs, y’a quelqu’un qui m’a dit qu’on l’avait vu en train de.

Et puis acquitté ? C’est quoi ce truc de technocrates légalistes ? Parce que tout le monde sait bien qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Alors si tout le monde le dit, c’est que ça doit être vrai. En conséquence, plus aucun studio ne prend le risque de donner du travail à l’artiste controversé. Parce que, fumer tue, paraît-il, et cela même de façon passive, même, et surtout, dans l’enceinte d’un studio. Question de ventilation, sûrement. C’est la fin de sa carrière. Il va bien rebondir dans d’autres projets, d’autres missions subalternes, mais il sait bien que c’en est fini de lui.

1921-2021. Ce titre ! Ce sujet ! Bien des associations (me) viennent immédiatement en tête. Les médias changent, les noms changent, mais l’humain n’en finit pas de jouir de la merde de l’autre. La paille, la poutre, tout ça, tout ça. La vérité ? On s’en fout. Ce qui vaut, c’est le storytelling, le buzz, les like, les connexions. Alors j’envoie des outrages révoltés, ça mange pas de pain, et putain, ça fait du bien ! Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. C'est pas nouveau. Et si ça peut permettre d'avoir soi aussi son quart d'heure de célébrité, après tout, pourquoi s'en priver. 1 partout ?

Suivez le jeune Andrew, la doublure de Buster Keaton et faites votre opinion :
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Re: Bandes Dessinées

Message par Ema » 19 sept. 2021 16:23

Tananarive, Sylvain Vallée et Mark Eacersall, 116p

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Après la sombre destinée de Fatty, que voilà une histoire qui fait croire dans le genre humain !
Sylvain Vallée (co-auteur avec Fabien Nury de « Il était une fois en France » chroniquée ici) et Mark Eacersall (co-auteur de Ghost111 qui aurait bien mérité sa chronique), suivent un road trip mené à petits pas par Amédée Petit-Jean, notaire retraité de son état. Amédée n’est pas du genre à tailler la route, mais, lorsque Jo, son aventureux ami et voisin, décède, il doit accomplir ses dernières volontés : retrouver son fils et lui remettre sa collection des « Aventures de Pinpin » qui ont alimenté les désirs de voyage de son ami.
Alors Amédée sort le vieux coupé sport qui croupit au garage depuis des années et roulez jeunesse !
Mais il ne fera pas le voyage seul. Il semblerait que le voyage de feu Jo ne soit pas tout à fait terminé…

Réel et imaginaire sont tendrement mêlés dans ce voyage d’un personnage qui ressemble furieusement à un Julien Boisvert qui serait devenu un papy un peu grincheux mais qui accepterait, encore une fois, de plonger dans le monde, juste parce que son ami le lui a demandé.

Ce n’est pas la première fois qu’une BD fait honneur aux vieux. Serait-ce parce que les boomers sont ceux qui ont les sous pour acheter les produits culturels ? Ou parce que ces récits sont réalisés par des quinquas qui commencent à ressentir les effets d’un corps qui part en quetsche et ont à cœur de prendre de la distance pour croire (encore) que la vie c’est chouette, et que le meilleur reste à venir ?
Autre hypothèse : les vieux (dans les histoires, pour la réalité c’est selon) ont des trucs à dire, des trucs à faire mais n’ont pas les moyens physiques de le faire. Alors mettre en scène un vieux, c’est obliger son personnage à se confronter à ses limites physiques. Comment va-t-il réagir face à ces contraintes ? Acerbité ? Amertume ? Colère ? Déprime ? Adaptation ?
Le héros vieux nous parle (et pas qu’au quinqua) parce qu’il a tout du anti-héros. Et que nous, non plus, quel que soit notre âge on n’est pas des héros. On voudrait bien plier le monde à nos désirs, rencontrer que des gens gentils et aidants, mais non. Alors parfois on fait semblant que tout va bien, qu’on gère. Sauf que quand on est vieux, cela ne trompe plus personne. Ça se voit qu’on merde.

Et Amédée en ch. bien pour dénouer le vrai du faux dans les récits de son ami Jo. Il se dépatouille comme il peut et, face à tout cet inédit, va redécouvrir celui que 80 ans de solitude et d’habitude ont recouvert d’un trench tout mou à la Colombo.
Il en ressort un road-trip à la mode de Caen, émouvant, drôle, où chaque péripétie construit le portrait de l’ami disparu et contribue à la renaissance de Amédée. Le trait tout en rondeur de Sylvain Vallée (qui n’est pas sans rappeler -là aussi-, le dessin de Michel Plessix) contribue à donner chair à ses personnages, dévoilant d’un regard, d’une expression, une émotion tout en demi-teinte à l’image des couleurs de Delf, sans tape-à-l’œil, juste absolument à-propos.

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Un récit tout en sensibilité qui sait montrer que la vie, c’est merdique, mais c’est quand même chouette.

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